Distrait, je me suis farci un petit tour de Ploërmel sans m’en rendre compte, six kilomètres préliminaires qui se rajouteront à d’autres distractions, si bien qu’au lieu des 60 escomptés, je clôturerai la journée avec 75 bornes dans les pattes. L’équivalent en pâtes se chiffre à 300 g. Mais une heureuse surprise géographique me fera passer trois heures délicieuses sur le chemin de halage du canal de Nantes à Brest. Goudronné dans le secteur, ce chemin serpente au creux de la Bretagne, gros arbres centenaires en bordure, pêcheurs impassibles à l’idem clopot, nénuphars, têtards égarés et limaces que l’on finit par écraser tant leur nombre est grand. Les écluses s’enchaînent, chapelet de petits noms. Du coup l’allure est bonne, j’ai déjoué pour quelques temps la côtue Bretagne. Je rallie ainsi Pontivy, persuadé d’être bientôt arrivé. C’était sans compter sur l’inévitable ascèse qu’exige tout accès au paradis. Car pour accéder aux anges, il faudra bien sûr monter, et monter, et monter encore, je n’en finis pas d’arriver. Finalement le clocher de la basilique Notre Dame de Quelven pointe, un dernier effort me pose tout la haut, Aux Anges donc. Francis, aussi dégarni que je suis chevelu, et Marine, libraire à Pontivy (« Rendez-vous n’importe où », un bien joli nom pour une librairie), sont les deux instigateurs de cette étape au milieu des nimbes. Leur sourire me requinque, le parfum du lieu aussi, je pressens une bien bonne soirée. Banco. Sur la petite scène, déployer une nouvelle fois l’attelage, de la proue (la boîte de l’empailleur de bulles de savon) à la poupe (la queue de comète où sèchent quelques bouts de ce voyage et de ma tête). Douche, goûter, quelques étirements, respirer quelques minutes sans plus rien bouger, et hop, repartir une nouvelle fois sur l’horizon du Bidule. On est nombreux, heureux, joyeux. L’inattendu se glisse dans le spectacle, comme je l’aime, un chien me rejoint fort à propos au beau milieu des onomatopées ; derrière moi accrochée, une femme peinte, lascive et dévêtue me lorgne tout du long, je finis par lui chanter une Poulie Chinoise qui ne pouvait trouver meilleure partenaire. Et à la fin, comme chaque soir, je finis par faire un peu plus grand. Au début du spectacle, j’avais les cuisses encore chaudes de la route. A la fin, j’étais, oui, aux anges.