Au pied de l’église de Lampaul, île d’Ouessant, j’ai éteint le compteur ce dimanche 21 juin, vers 11 H. J’étais profondément ému, le cœur et les yeux mouillés, heureux, fourbus. Après 1370 kilomètres d’est en ouest, j’ai donné sur cette place de village un trente deuxième et ultime spectacle. Parti le 15 mai de Strasbourg, après avoir fait halte dans des théâtres, festivals, MJC, café-concerts, chapiteaux, petits et grands lieux, j’ai ainsi fini en vrai troubadour, ce qui n’a pas été pour me déplaire. Puisque c’est ce que je cherche. Et trouve. Cette deuxième trajectoire, en roue libre, m’a parfumé de liberté et d’humanité. Comme l’an dernier (Paris-Sète à bicyclette), j’y ai écrit, géographiquement, un poème grandeur nature.

J’y ai vu naître, jour après jour, un sens profond à mon métier d’artiste et d’artisan. J’y ai écrit une liberté joyeuse dont je refuse farouchement d’être dépossédé. En moulinant cette grande et singulière ligne vers l’horizon, j’affirme sans ambages le refus de toutes les aliénations qui opèrent dans le champ artistique. Je ne veux pas être une boîte, je veux garder mes terrains vagues. Je pense urgent et vital d’affirmer et de (re)construire la liberté de nos espaces-temps personnels. Car la liberté appelle la liberté, le mouvement appelle le mouvement. Et le mouvement est la vie. Je l’ai vu, goûté, entendu, perçu.

Il y eut quelques feux d’artifices inoubliables : une fabuleuse et ludique arrivée d’étape à Rennes, fomentée par les Ateliers du Vent, digne d’un Tour de France ; le concert donné sous le chapiteau boisé de la BarAque à Nogent le Rotrou, je m’y suis trouvé saltimbanque, l’homme de cirque qui nait peu à peu en moi depuis quelques années y trouvait un écho d’une justesse prometteuse. Surtout, soir après soir, il y eut toutes ces étincelles allumées dans les milliers de prunelles que j’ai croisées trente sept jours durant. Particulièrement dans les yeux des enfants, et de ceux qui le sont restés.

Il y eut quelques peurs et fatigues, mais bien peu finalement. Dopé à l’humain et à la poésie, j’ai métamorphosé l’adversité quand elle soufflait son vent de face ou me pleuvait sa pluie tenace. Et l’on apprend que le pire n’est pas forcément une nécessité.

Le plus inattendu fut cette rasade de whisky, offerte par une cinquantenaire en verve, au bord de la route, à dix heures du matin. Après m’avoir dépassé en voiture, elle s’arrêta, me fit de grands moulinets du bras et m’arrêta idem. Vous êtes le chanteur à vélo ? Oui. Ah, merveilleux, je vous ai entendu hier sur France Inter, merci de faire ce que vous faîtes, et allez, hop, à la vôtre. Ça ne se refuse pas, même à dix heures du matin au cœur des monts d’Arrée.

Ce chemin ne procède pas d’une ruse narcissique, ni d’une maligne envie de faire parler de soi. Et s’il pouvait en avoir initialement quelques scories, il s’en est ébroué en route. Non, ce chemin a quelque chose de l’expérience initiatique, du face à face métaphysique avec la question de sa propre liberté. Que faire de cette vie d’homme et d’artiste ? Un poème vivant et joyeux, semeur de joie et de liberté. Si je prends la parole, si cette route suscite la parole, c’est pour porter témoignage. Le reste, le minus, le méchant, le jaloux, le râleur, le sédimenté, l’emprunté, l’actuel, le branché, le vendeur, le chiffre, l’ogre, tout cela ne m’intéresse plus. Seules comptent la liberté et l’altérité. Je n’en suis qu’au début. Alors je vais continuer cette route. L’horizon jamais, sauf peut-être à la toute fin, ne s’éteint.